La Crossope aquatique (Neomys fodiens) Pennant, 1771

  • Espèce protégée (Article 2)
  • Directive Habitats, Faune, Flore : Annexes II, IV et V
  • Liste rouge Europe (2008) : Préoccupation mineure
  • Liste rouge nationale (2009) : Préoccupation mineure      
  • Liste rouge Pays de la Loire (2009) : Préoccupation mineure
  • Liste Rouge Bretagne (2015) : Données insuffisantes

Crossope aquatique (Neomys fodiens) – Ille-et-Vilaine (© H. Touzé 2016)
A noter la forme remarquable du museau, la tâche claire très réduite située dans le prolongement de l’œil et l’aspect bicolore du pelage.

La Crossope aquatique (Neomys fodiens) également appelée « Musaraigne aquatique » est un micromammifère semi-aquatique vivant à proximité des cours d’eau de faible profondeur, fossés, torrents, bas-marais, tourbières ou encore lacs jusqu’à 2500m d’altitude. Cette espèce ubiquiste montre une certaine plasticité dans la diversité d’habitats qu’elle occupe, on la trouve ainsi également dans des canaux, zones littorales ou dans des ruisseaux forestiers. Elle peut également être observée occasionnellement à distance (plusieurs kilomètres) des zones humides. Elle recherche dans ces habitats, une couverture végétale (principalement herbacée) importante et haute, des berges naturelles comprenant de nombreux abris (racines d’aulnes, amas de pierres, chablis, …), un courant faible et la présence d’une végétation hygrophile dense. Une berge en pente d’une hauteur de 1,5 m par exemple est idéale pour cette espèce.

Ce petit mammifère peut être qualifié de bio indicateur car sa présence indique que l’écosystème est de bonne qualité (qualité de l’eau et des habitats adjacents, bonne santé du peuplement d’invertébrés et présence d’une végétation aquatique dense de qualité).

Ruisseau fréquenté par l’espèce – Ille-et-Vilaine (© H. Touzé 2016)

La longueur de cette musaraigne est comprise entre 12 et 16,5 centimètres (5-7 cm pour la queue) et son poids est de 20 à 23 grammes. Son pelage est épais et luisant (assez semblable au pelage d’une Taupe) de couleur gris ardoisé à noir sur le dessus et blanc dessous. La limite entre ces couleurs est nette sauf sur des sujets mélaniques (cas assez fréquents). Les yeux sont de petite taille au contraire du museau caractéristique, en forme de trompe, bardé d’épaisses vibrisses très sensibles et mobiles. Les pattes sont de grande taille, épaisses et bordées de poils permettant à l’individu de se déplacer sous l’eau. La queue, longue et velue, abrite sur sa face inférieure une rangée de poils raides facilitant la nage. En plongée, l’individu est capable de fermer ses trous auditifs.

Excellente nageuse, son pelage très hydrofuge lui donne un aspect argenté lorsque l’on a la chance d’observer son comportement en plongée. Durant cette dernière, elle utilise ses pattes et sa queue pour se mouvoir avec rapidité et agilité dans l’eau.

Le spectre alimentaire de la Crossope aquatique est large et opportuniste. La part des invertébrés aquatiques dans le régime alimentaire varie entre 33 et 67% (moyenne de 49%) en Angleterre, elle est de 45% dans les Carpathes et atteint moins de 80% en Suisse.

Le régime alimentaire comprend des invertébrés terrestres (escargots, iules, limaces, vers, coléoptères) et aquatiques (gammares, larves de trichoptères ou escargots aquatiques) ainsi qu’à l’occasion, des alevins et poissons de petite taille, des amphibiens ou des micromammifères. A noter, que l’espèce ne cohabite d’ailleurs pas avec les autres musaraignes. Les proies sont capturées sous l’eau ou à terre. La consommation quotidienne représente entre 50 et 100% du poids du micromammifère (et plus pour une femelle élevant ses jeunes). La Crossope aquatique produit une sécrétion toxique déversée dans sa salive par ses glandes sous-maxillaires qui lui permet de tuer ou de paralyser ses proies, elle est ainsi capable de constituer des réserves de proies paralysées ou partiellement consommées.

Les densités de population sont très variables et dépendent des ressources alimentaires et des habitats disponibles. Cantoni (1990) a estimé les densités de populations à 4,6 ± 2,5 individus pour 250 m de cours d’eau.  Dans la littérature, le domaine vital comprend en moyenne un linéaire de 160m de long et couvre une surface d’environ 100m² d’octobre à décembre et de 200m² d’avril à septembre. Il peut atteindre 500m² lors de certaines conditions. Les distances de dispersion connues varient de 28 à 162 mètres.

Les individus sont généralement solitaires mais ils peuvent tolérer des congénères et vivre de façon sociable dans certaines localités. Les femelles peuvent être territoriales en période de mise bat. Les mâles effectuent volontiers des déplacements à la recherche de femelles en période de reproduction. La maturité sexuelle est atteinte la 2ème année (parfois durant la 1ère année pour certaines femelles). Les accouplements se déroulent entre avril et juillet (naissances généralement en mai et juin). Ce mammifère construit un nid en forme de boule, constitué de végétaux, et situé dans un trou de la berge avec un accès direct à l’eau. Le réseau de galeries est creusé avec les pattes antérieures et le museau de l’animal. La femelle élève jusqu’à 3 portées par an comptant de 3 à 15 jeunes par portée (moyenne de 6). Les jeunes sont sevrés à l’âge de 27 à 28 jours mais certains accompagnent leur mère jusqu’à l’âge de 35-45 jours.

La longévité est de 14 à 18 mois, les individus meurent après leur première saison de reproduction (l’année suivant leur naissance). Le pic populationnel se déroule durant l’été (période de dispersion des jeunes) puis les populations baissent à l’automne, suite à la mort d’une grande partie des adultes et, en hiver, du fait de la mortalité élevée des jeunes (6 à 12 % des jeunes survivent).

De mœurs généralement crépusculaires, les occasions d’observer cette espèce sont rares malgré l’indifférence qu’elle peut parfois montrer à l’égard de l’observateur, attentif à cette petite boule toujours en mouvement et parfois bruyante, dont il est d’ailleurs difficile de faire des photographies. Le rythme d’activité journalier de l’espèce est dit polyphasique ce qui l’oblige à se nourrir très fréquemment (et à crotter régulièrement).

Méconnue du fait de sa discrétion et de la rapidité de ses déplacements, la présence de la Crossope aquatique est parfois mise en évidence par la découverte aléatoire d’un cadavre. L’espèce est en effet consommée par nombre de mammifères carnivores tels que le Putois d’Europe (Mustela putorius), l’Hermine (Mustela erminea), le Vison d’Amérique (Mustela vision) ou encore la Loutre d’Europe (Lutra lutra) notamment. Le Brochet (Esox lucius) et différentes espèces d’oiseaux telles que le Héron cendré (Ardea cinerea), la Buse variable (Buteo buteo) ou le Hibou des marais (Asio flammeus) consomment également ce micromammifère.

Les indices permettant de détecter la présence de l’espèce sont rares et généralement constitués par les quelques ossements contenus dans de grands lots les pelotes de réjection de rapaces nocturnes (Effraie des clochers (Tyto alba) et Chouette Hulotte (Strix aluco) principalement). L’identification de cette musaraigne à dents rouges se fait au travers de l’analyse dentaire et crânienne qui met notamment en évidence la présence de 4 dents supérieures uniscupides. Toutefois, l’Effraie des clochers ne consomme que rarement cette espèce (0,28 à 0,30 % des proies en Bretagne et Normandie) du fait des habitats et mœurs de la Crossope aquatique, ainsi cette méthode montre des limites et ne permet pas de connaître précisément les zones fréquentées d’un cours d’eau ou le régime alimentaire de la musaraigne. La méthode de détection la plus adaptée à l’heure actuelle est basée sur l’utilisation de piège à crottes également appelés « tubes capteurs » d’indices de présence. Cette technique, permettant d’étudier plus précisément l’habitat occupé sans induire de mortalité, a été améliorée par Catherine Bout et Pascal Fournier du bureau d’étude GREGE.

Les musaraignes sont fréquemment attirées par les structures du type tunnel qu’elles visitent activement. La technique consiste à placer au sein de zones humides (notamment berges de cours d’eau) des tubes contenant des appâts destinés à favoriser le stationnement des musaraignes dans ces « pièges » afin de maximiser les chances qu’elles y déposent des crottes. Le couvercle amovible est coupé dans le sens de la longueur afin de pouvoir y glisser l’appât contenu dans de la gaze.

Les pièges sont fabriqués à partir de goulottes électriques (de couleur claire) de section carrée de 20 mm, d’une longueur de 20 cm, d’une hauteur de 4 cm et d’environ 5 cm de large. Le couvercle amovible est coupé dans le sens de la longueur afin de pouvoir y glisser l’appât contenu dans de la gaze. Cette « emballage » de l’appât sert à inciter la musaraigne à rester plus longtemps dans le tube et donc augmente les probabilités qu’elle y dépose ses fèces. Les extrémités de chaque tube sont entaillées pour fixer un grillage de 1 mm sur 1 mm qui permet de retenir les crottes dans le piège. L’appât est constitué d’un mélange de sardine et de farine (voir des asticots congelés). Des graviers (ou du sable grossier) sont fixés au « plancher » de ces tubes à l’aide d’une colle adaptée aux conditions extérieures, imitant un substrat naturel et permettant surtout de mieux retenir les fèces.

Dix tubes sont placés sur chaque site échantillonné, le long du cours d’eau, espacés de 1 à 10 mètres et placés dans une bande de 2 à 3 mètres de berge. Le domaine vital d’une femelle est d’environ 200m de berge (en moyenne) et celui des mâles chevauche celui des femelles, aussi la pose de tubes sur un tronçon de 100m permet de maximiser les chances de résultats. Les tubes sont placés parallèlement au cours d’eau et de préférence le long d’éléments structurants d’habitat favorables à l’espèce (racines, branches, sous-berges, etc.). Ces tubes sont placés à distance très faible de l’eau de façon à minimiser le passage d’autres micromammifères. Il est également nécessaire d’anticiper les variations de niveau d’eau, il semblerait que la période optimale pour mettre en place cette technique soit entre la fin avril et la mi-juin (densités de population et le taux de migration sont à leurs maximums et les résultats obtenus par cette technique sont généralement moins bons en période estivale). Les tubes sont relevés au bout de 5 à 7 jours. Les fèces sont alors prélevées, l’état de l’appât est noté, ainsi que la présence éventuelle de restes de repas.

L’identification des crottes est réalisée à partir de critères d’aspect et ainsi que du contenu. Les crottes de Musaraigne aquatique contiennent de grandes quantités des proies aquatiques telles que des gammares, des aselles et des larves de trichoptères (les musaraignes terrestres peuvent, à l’occasion, en consommer mais en quantités bien inférieures). Afin de différencier les deux espèces de crossopes et d’identifier de façon certaine la Crossope aquatique, il est nécessaire de recourir à une analyse génétique de ces crottes. Il est important de noter que cette méthode n’est qu’une technique de détection, aussi l’absence de crottes sur un linéaire donné, ne signifie pas pour autant que l’espèce en est absente.

Bien que les exigences écologiques de la Crossope aquatique soient peu connues, les menaces sur la conservation de cette espèce sont globalement liées à la disparition et à la dégradation des zones humides et des prairies naturelles attenantes. Le drainage et la destruction de zones humides impactent également négativement les populations. Les ouvrages et les aménagements, qui empêchent la dispersion des individus et les échanges de populations, ont un rôle de barrière qui fragmente les populations. L’artificialisation des cours d’eau par la modification des débits et par la banalisation de l’écomorphologie peuvent métamorphoser de grands linéaires d’habitats autrefois fréquentés par la Crossope. A cela s’ajoute souvent le piétinement des berges d’un cours d’eau du fait d’une surfréquentation piétonne qui peut couper les continuités écologiques des berges et transformer négativement des habitats. Enfin, la qualité de l’eau est un facteur déterminant sur l’abondance des invertébrés aquatiques dont se nourrit la musaraigne.

 

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Rédaction : Hugo Touzé